dimanche 5 février 2012

Voyage dans le néant - thème :rencontre surnaturelle

     Je reviens de nulle part. vide. Vidé, plus exactement.
    Je me suis levé un matin et sans raison, j’ai tout envoyé balader. Tout abandonné. Mes rares amis, mon ogresse de mère, mes études de Lettres, mon job de robot aux caisses du Champion, et même le joli minois de Caroline que je n’ai jamais osé aborder.
    C’est arrivé sur un coup de tête. J’ai laissé sur ma porte et sur mon répondeur un même message, bref et énigmatique : « Je pars en voyage. Vous recontacterai dans un mois ». puis, j’ai calfeutré mon appartement, porte close, volets rabattus pour empêcher même la lumière de pénétrer ; j’ai débranché la radio, éteint ordinateur et portable avant de m’allonger sur mon lit, nu.
Je suis parti seul, sans bagages superflus, armé de ma seule volonté. J’ai quitté ma petite vie superficielle pour plonger dans le néant, découvrir les arcanes de l’être humain, les profondeurs de mon inconscient, les raisons de mes insomnies et de mes obsessions angoissantes.
Pour y arriver, l’exercice est simple mais nécessite une concentration totale et un abandon parfait au vide. Il faut d’abord atteindre une obscurité idéale dans la pièce. Petit à petit, l’esprit efface tous les meubles présents autour de lui : le bureau et ses tréteaux, l’armoire à la porte grinçante ; le décor disparaît : posters, photos, ampoules nues… tout. Restent le lit sur lequel repose encore le corps, et les murs dans lesquels se sont fondues la porte et la fenêtre. Murs noirs, lit noir. Ténèbres lumineuses.
Enfin, tout doucement, le cœur ralentit son rythme, l’ouïe étouffe les bruits parasites de la circulation dehors, pour se concentrer sur un tempo intérieur, infime. Après l’espace, l’esprit abolit peu à peu le temps, il se libère du monde, de la vie, du corps même. Le lit a disparu depuis longtemps, le corps flottant dans la pièce sombre s’étiole jusqu’à s’annihiler. Seul l’esprit subsiste, pure énergie qui contemple son domaine. La volonté désormais toute-puissante fait tomber les quatre murs qui l’enserraient. Au delà, l’infini. La lumière noire est si intense, si intolérable qu’elle éblouit l’esprit au point de l’aveugler d’une certitude : l’infini est un néant qui nous enveloppe et nous cerne de tous côtés.
     C’est sur cet écran de ténèbres que vient se poser le cortège de mes angoisses, telles des ombres aux regards familiers. Monstres tricéphales aux crocs acérés et aux griffes salies de sang séché, gorgones aux yeux cruels, sous leur tignasse sifflante, rouges flammes immatérielles qui lèchent avidement mon âme affolée, géants tenant dans leur pogne des lambeaux de chair humaine encore frémissante, têtes d’enfants qui sautillent à leurs pieds, squelettes grinçants et grimaçants. La raison assiste, impuissante, au lent défilé des corbillards et salue au passage le Courage vaincu, l’Amour défunt, l’Espoir encore agonisant.
Pourtant, je me délecte de cette danse macabre : j’ai trouvé ce que je venais chercher, le plaisir masochiste de l’Autodestruction. Je m’abîme dans la contemplation de ces horreurs, jouissance plus intense que toutes mes expériences antérieures. Rien n’est plus atroce et plus jouissif que ce voyage au cœur du néant, ni les délires de l’alcool, ni les trips hallucinés, ni l’excitation morbide des amours vénales et malades. Dans ces visions immondes paraissent des êtres chers démembrés, qui miaulent leur haine vers moi, des inconnus qui exhibent leurs stigmates sanguinolents, des ombres d’hommes et de femmes dévorés par la lèpre.
     Soudain, parmi ces fantasmes dégoûtants, je me vois marchant, la tête sous le bras, souriant d’un rictus infâme. Mon corps décapité titube, tressaute et reprend sa route incertaine, comme sous l’effet de quelque drogue. Je peux sentir l’odeur de transpiration et de viscères grouillants qu’exhale cette caricature de moi. Un sang carmin, épais dégouline de mon cou tranché, j’entends son goutte-à-goutte, je peux même deviner son goût métallique et écoeurant. Mon esprit ne peut que regarder ma déchéance, désespérément incapable. Et tout ce qui jusqu’ici m’avait paru plaisirs impies, délices interdites, apparaît sous son vrai visage : folies extraordinaires d’un esprit malade, fou, aliéné. Seul l’orgueil et le refus de ma propre indignité me sauvent de ce Chaos dément que je me suis créé. Je ne suis pas encore prêt à me laisser bouffer par le néant.
     Je reviens aujourd’hui. Je reviens du néant, de mon vide intérieur. J’en reviens nu, sans rien, ou presque. En effet, de cet enfer a surgi, faible mais tenace, un désir de vie, de beauté, de douceur. J’en demande rien qu’un peu, pour survivre.

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